French (Fr)Български (България)
Accueil Publications A Livres Ouverts Sur les pas de la liberté 1989

BULGARIE 1989

 

L’année 1989 s’annonçait en France comme une année calme, commémorative et festive - bicentenaire de la révolution oblige - et le président François Mitterrand, au-delà de la commande de divers spectacles grandioses, avait certainement l’intention de promouvoir à l’étranger quelques unes des valeurs démocratiques universelles qui, deux siècles auparavant, avaient balayé un régime absolutiste.

 Couverture livre MITTERRAND

Ce livre est disponible moyennant 10€ par chèque (frais de port inclus) à l'ordre de "Alliance France Bulgarie" à l'adresse suivante :


Alliance France Bulgarie
2 rue Neuve-Saint-Pierre, 75004 PARIS

 

L’événement est passé inaperçu en France mais, début 1989, il entame une visite d’Etat en Bulgarie. Il a exigé des autorités communistes de pouvoir rencontrer des intellectuels contestataires. Il les recevra officiellement lors d’un « petit déjeuner » organisé à l’ambassade de France à Sofia, le 19 janvier.

La Bulgarie, cette année là, arrive à la fin d’un cycle de son histoire. Comme pour les autres pays qui se trouvent derrière « le rideau de fer », elle ne le sait pas encore. Rien ne laisse présager, à cette date, la chute définitive en Europe des régimes totalitaires instaurés dans la violence quarante-cinq ans auparavant.

Vingt ans plus tard, en 2009, il serait facile de réduire, voire de réécrire, les événements de cette année là en fonction du chemin parcouru. Peut-on résumer tant de choses avec des mots, en quelques phrases ? Les Bulgares ont désormais recouvré la liberté de s’exprimer, la Bulgarie est devenue une démocratie pluraliste. Elle a rejoint un espace de paix et de prospérité économique, l’Union européenne.

1989 est une année charnière pour la Bulgarie ; mais, quand une porte s’est ouverte, qui se soucie d’examiner le mécanisme qui a permis ce mouvement ? Peut-on mesurer l’ampleur des efforts que certains ont déployés pour l’amplifier et d’autres pour l’empêcher ?

Pour beaucoup de Bulgares, 1989 s’annonce comme 1988 ou les années précédentes, une année grise, terne, sans espoir de changement. Ils ne le savent pas encore mais le parti communiste a mis le pays en faillite financière – plus de douze milliards de $ de dette extérieure – et le vieux dirigeant depuis les années 1950, Todor Jivkov, s’accroche à son pouvoir absolu et sclérosé.

La majorité de la population pense à la difficulté de se ravitailler tous les jours. Les magasins sont peu achalandés et, quand on se risque à demander un article, même d’usage courant, la réponse fatidique tombe : « Niama ! » (Y’en a pas !). On en veut à la serveuse et puis on se résigne. C’est la normalité ! Heureusement pour certains, il y a les conserves faites à la bonne saison. Pour le reste, les plus tenaces se tournent vers le circuit parallèle, le troc ou « la magouille » ! Trouver un médicament occidental, en revanche, exige souvent des « relations » ! Comment reprendre contact avec cet ami d’enfance dont l’un des parents est « bien placé » dans le parti ?… Le père de cet ami de lycée n’est-il pas un « combattant actif contre le fascisme et le capitalisme » ?... Avec leur appui, peut-être…

A la fin de cette année 1989, on voit pourtant des grands parents alignés dans le froid devant certains magasins, dès quatre heures du matin, pour obtenir ¼ de litre de lait pour leurs petits-enfants !… Sauf à vouloir se complaire dans des descriptions misérabilistes qui font mal, on pourrait longuement s’étendre sur la décrépitude d’un système économique exsangue.

En 1989 encore, les autorités communistes bulgares mettent le pays au ban de l’Europe ! Dans sa fuite en avant, le régime aux abois cherche à détourner l’attention de la population. Il a trouvé un « bouc émissaire » idéal : la minorité turque du pays. Le « processus de renaissance nationale » (natsionalno vazrajdane) est en cours, il faut la « bulgariser » de force. Soit ils changent de noms, soit ils partent. Quelques mois avant la chute du mur de Berlin, des heurts violents avec la police et l’armée se produisent dans les régions où vivent ces populations et il y a de nombreuses victimes. La frontière avec la Turquie est ouverte et plus de 300.000 personnes sont forcées à l’exil. C’est, en Europe, la plus grande migration de population depuis la Seconde guerre mondiale ! Le scandale est international et salira encore un peu plus l’image de la Bulgarie.

Sur le plan politique, en 1989, le régime communiste bulgare est féroce avec ceux qui contestent son autorité, l’ordre établi ou veulent simplement faire évoluer les choses ! La Darjavna Sigournost (Sécurité d’Etat) est omniprésente. Elle écoute, espionne, perquisitionne, réprime ! Elle peut même - en les éliminant physiquement – se débarrasser de ceux qui se rebellent. L’assassinat en 1978 à Londres de Gueorgui Markov sert d’exemple ! La DS peut frapper impunément qui elle veut, où elle veut et quand elle veut. Les candidats à la dissidence sont prévenus… Ils sont d’ailleurs peu nombreux ! La peur est omniprésente.

Or donc, en ce 19 janvier 1989, au cours de sa visite d’Etat en Bulgarie, François Mitterrand prit son petit déjeuner avec des intellectuels contestataires. Il ne peut pas savoir que l’un d’entre eux, Jeliou Jelev, sera président de la République quelques mois plus tard. En reprenant la formule de Scapin, on peut se poser la question : mais qu’allait-il donc faire dans cette galère ? Apparemment, cette visite en Bulgarie n’était pas une nécessité impérieuse pour la politique étrangère française. En revanche, pour le régime communiste bulgare qui l’invitait et qui avait besoin de redorer son image, la venue du président français pouvait être instrumentalisée et devait l’être dans l’esprit de ses dirigeants. Mais, dans le jeu de dupes dont ils espéraient être les bénéficiaires, ce fut François Mitterrand qui marqua les points en offrant à « ceux qui pensent différemment » (inakomislechti ) le crédit qui leur manquait dans l’opinion bulgare. A sa façon, ce petit déjeuner fut peut-être la première des manifestations qui, tout au long de l’année, allaient célébrer le bicentenaire de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen.

 

François FRISON-ROCHE

Université Panthéon-Assas - Paris II (CERSA)

 

Ces difficultés, épuisantes physiquement et psychiquement, n’empêchent pas ces petits moments de bonheur simple qu’offre la vie ! Même si le système communiste omniprésent veut tout régenter, tout surveiller, tout canaliser, on peut se soustraire quelques heures aux pesanteurs quotidiennes. Quelques stotinki suffisent pour prendre un bus poussif et partir au printemps pour une balade dans la montagne, s’asseoir près d’un ruisseau et se régaler en famille d’un morceau de pain, d’un peu de fromage et de vin… Le retour à la réalité est d’autant plus déprimant que ce bref moment ne compense jamais totalement la médiocrité ambiante ! Beaucoup boivent, d’autres fument, certains lisent ou jouent d’un instrument de musique, quelques uns tentent de se réfugier dans un « exil intérieur » douloureux.