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Jeliou JELEV,

Ancien président de la République de Bulgarie (1990-1997).

Philosophe (PhD), ancien dissident (condamné à 7 ans de relégation en province), cofondateur et président du mouvement de l’Union des Forces Démocratiques (SDS) (1989-91), Co-président (SDS) des négociations de la « Table Ronde Nationale », actuel président du « Club politique des Balkans » et de la « Fondation Jeliou JELEV » ;

1)Vous avez suggéré de faire du 1er février le jour du souvenir des victimes du communisme en Bulgarie. Pourquoi ?

 

Le 17 janvier 2011, l’ancien Président Petar Stoyanov et moi-même avons adressé une lettre au Conseil des Ministres pour proposer de faire du 1er février le jour du souvenir des victimes du régime communiste bulgare. En effet, c’est le 1er février 1945, peu après minuit, que cent cinquante personnes représentant l’élite du pays ont été exterminées sur décision de ce que l’on appelait le Tribunal du peuple. Parmi les victimes, il y avait les trois régents, vingt-deux ministres de différents gouvernements, huit conseillers du Tsar, soixante-sept députés, quarante sept officiers généraux de l’Armée bulgare et un professeur de médecine, Alexandre Stanichev.

On pourrait, bien entendu, se poser la question de savoir si, le 1er février, on ne commémorera la disparition que ces 150 personnes ? N’y a-t-il pas eu d’autres victimes du régime communiste ? La question est fondée car, en effet, les victimes du communisme ont été beaucoup plus nombreuses. Mais, pour la plupart d’entre elles, nous ne connaissons ni le jour, ni le lieu où elles ont été tuées, ni l’endroit où elles ont été ensevelies. Nous savons que, du haut de ce que l’on appelle la Falaise noire dans les montagnes du Rila, on a précipité dans le vide des centaines de personnes pendant les nuits de septembre 1944 qui suivirent le coup d’Etat communiste. Nous ignorons, cependant, qui étaient ces personnes, pourquoi elles ont été assassinées et nous ne le saurons probablement jamais. Nous savons en revanche que, pendant cette période, les chiens errants des alentours de Sofia ont traîné des bras, des têtes, des jambes, des doigts humains…  

Toutes ces personnes, exécutées sans jugement par les équipes formées par le Parti communiste sur instruction de Moscou, resteront pour toujours dans la catégorie des « personnes disparues sans laisser de trace ». Elles sont d’ailleurs les plus nombreuses. A ce propos, on doit citer l’ordre de Gueorgui Dimitrov dans lequel, depuis Moscou, il indique aux communistes bulgares la façon de s’y prendre pour exterminer les adversaires réels ou supposés du régime communiste, établi avec l’aide de l’Armée Rouge : « Personne ne doit être innocenté, les condamnations doivent se faire à la peine maximale, les élus et les ministres doivent être balayés avec un balai de fer ».   

Le Comité Central du Parti communiste bulgare rendra compte de sa décision à Gueorgui Dimitrov dans un télégramme envoyé le 25 septembre 1944 : « Le projet de loi instituant le Tribunal du peuple est prêt. Nous avons opté pour la méthode expéditive [c’est-à-dire la liquidation physique (précision de Jeliou Jelev)], mais il se passera un certain temps avant que ce projet de loi entre en vigueur. Ce temps peut être mis à profit pour la liquidation anticipée des ennemis les plus récalcitrants à laquelle vont procéder nos troïkas internes. La contrerévolution sera décapitée rapidement et fermement. »  

Jusqu’à la création des tribunaux populaires, qui vont légaliser les purges, environ 40 000 personnes trouveront la mort, dont 17 000 diplômées de l’Enseignement supérieur et 8 000 de l’Enseignement secondaire. Ce qui indique clairement que l’objectif du régime communiste était de liquider l’intelligentsia et, d’une manière générale, les personnes les mieux éduquées et les mieux formées, c’est-à-dire la fine-fleur de la nation. En novembre 1944, Anton Yougov*, rapporte que 28 630 personnes ont déjà été arrêtées. Entre le 20 décembre 1944 et le mois d’avril 1945, 135 procès collectifs ont lieu à travers le pays, jugés par 68 troïkas du fameux Tribunal du peuple. 2 740 condamnations à mort sont prononcées et exécutées le jour même. Il y a aussi environ 1 302  condamnations à perpétuité. 1 400 condamnations à mort n’ont pas pu avoir lieu puisque les « condamnés » avaient déjà été exécutés avant la création du Tribunal du peuple. Celui-ci n’a donc fait que procéder, après coup, à une « mise en forme légale » de leur assassinat. Cela en dit long sur le fonctionnement de ce Tribunal du peuple.  

On peut esquisser ici une comparaison entre le nombre des condamnations à mort prononcées par ce Tribunal du peuple et le nombre de celles prononcées au procès de Nuremberg. Le tribunal de Nuremberg, chargé de juger les criminels nazis qui avaient provoqué la Deuxième guerre mondiale, causé la mort de 50 millions de personnes et blessé, handicapé, brisé le destin de deux fois plus de personnes, a prononcé 22 condamnations, dont 10 à la peine capitale et 12 à une détention de plus au moins longue durée. Pendant ce temps, dans la petite Bulgarie, qui n’avait pas provoqué de guerre mondiale, et n’avait aucune intention de le faire, le nombre de peines capitales s’est élevé à 2 470. La comparaison paraît monstrueuse. A chaque condamnation du Tribunal de Nuremberg correspondent 274 condamnations à mort par le Tribunal du peuple bulgare, ce qui démontre que ce tribunal n’était ni d’origine populaire, ni d’ailleurs un véritable tribunal. Ce fut purement et simplement une boucherie organisée par les communistes bulgares avec l’aide de l’Armée Rouge qui occupait le pays. Immédiatement après l’invasion de la Bulgarie, le 3ème Front ukrainien a déployé, dans une position d’attente, sa 37ème Armée et son Corps Mécanisé dans une zone située entre les villes de Yambol et de Stara Zagora. Le Corps Mécanisé a été retiré au bout d’environ un an pour participer à l’opération de Belgrade, mais la 37ème Armée resta sur place jusqu’en 1946/47, durée largement suffisante pour permettre la liquidation physique de toute personne susceptible de penser, de s’exprimer, de s’opposer, de critiquer, de défendre les intérêts de la société bulgare ou d’influencer l’opinion publique.

C’est pour cela que l’on est arrivé à massacrer des maires, des employés municipaux, des directeurs d’école, des enseignants, des prêtres, des officiers, des employés de banque, etc. Ce sont eux qui constituent ce groupe considérable des « disparus sans laisser de trace », dont le nombre s’élève à des dizaines de milliers. C’est révélateur du style bolchevik de faire de la politique : éliminer tout opposant politique, réel ou supposé, selon le principe « s’il n’est pas avec nous, il est forcément contre nous ! » et il doit donc être éliminé… 

Il faut citer le nom de l’initiateur de ce style, de cette « doctrine » politique : Vladimir Ilitch Lénine, le « guide de la grande révolution socialiste d’octobre », qui ne fut d’ailleurs ni grande, ni socialiste, ni même une révolution. Lénine, cet obsédé de la terreur, ne cessera jusqu’à sa mort d’adresser à la TCHEKA de tous les gouvernorats russes des télégrammes contenant un seul et même message : « Fusillez ! Tuez ! Ne faiblissez pas ! Ne mollissez pas !  Seule la terreur sauvera la révolution ! »

Aujourd’hui, 90 ans après, tous ceux qui ont enduré le régime communiste connaissent les conséquences de cette politique et il n’est pas nécessaire d’en dire plus.

 

* Anton Tanev Yougov : Dirigeant communiste, ministre de l’Intérieur (1944-49) puis Premier ministre (1956-62) (NdT).

 

2. Vous avez pris position pour un élargissement de l’Union européenne. Vers quels pays et pour quelles raisons ?

 

Pour avancer dans le XXIème siècle, l’Union Européenne a une mission à accomplir. Elle doit mettre en adéquation sa présence économique et sa présence politique, car l’idée que l’Union est un géant économique mais un nain politique n’est pas tout à fait dénuée de fondement. Cette contradiction saute aux yeux, y compris de ceux qui ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Quiconque souhaite connaître la position de l’UE sur une grande question politique s’aperçoit rapidement qu’une telle position n’existe pas, qu’il existe uniquement les avis divergents de ses pays-membres. L’adhésion de la Turquie à l’UE est une bonne illustration. L’Allemagne et la France y sont opposées et la Grèce est à l’unisson. En revanche, la Grande Bretagne y est favorable comme la Roumanie et la Bulgarie et la plupart des autres pays des Balkans. La candidature de la Turquie met les responsables politiques européens devant des interrogations quant à l’avenir de l’Union européenne, interrogations auxquelles ils n’ont pas de réponse. Certains craignent même d’y penser et de prendre leurs responsabilités. D’autres sont à la recherche d’un statut de substitution pour remplacer une adhésion de plein droit. On évoque ainsi un « partenariat privilégié » afin de mieux éloigner dans le temps l’adhésion de ce pays jusqu’à ce qu’il y renonce de lui-même. 

Il y a aussi ceux qui déclarent ouvertement qu’ils ne souhaitent pas voir la Turquie adhérer à l’Union européenne sans expliquer pour autant leur refus. De telles déclarations ont été faites récemment par le Président Nicolas Sarkozy, par la Chancelière Angela Merkel ou encore par des responsables politiques autrichiens. L’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing propose le vote d’une loi empêchant l’adhésion de plein droit de nouveaux pays dont la population constituerait plus de 5 % de la population globale de l’Union. Etant donné que cette population s’élève actuellement à 500 millions, cette loi exclurait ipso facto les candidatures de la Turquie et de l’Ukraine, sans parler de la Russie, au cas où celle-ci présenterait un jour sa candidature.  

Ces tergiversations concernant l’évolution de l’Union européenne témoignent des craintes qu’éprouvent les grands pays européens face à la concurrence venant d’autres pays importants. Ces pays disposeraient d’un grand nombre de députés au Parlement européen et pourraient ainsi influencer ses décisions qui auraient un impact sur la gouvernance même de l’Union. Selon moi, ces craintes sont infondées. Elles reposent sur un préjugé : les députés européens ne voteraient qu’au profit de leur propre pays ; comme si le Parlement européen ne disposait pas de groupes de députés exprimant des idées de gauche, de droite ou du centre ; comme si leur regroupement et leur vote ne se faisaient que d’après des critères nationaux. Cela ne se passe pas ainsi. Grâce au pluralisme politique, aux mécanismes et aux procédures de prises de décisions, ces craintes sont infondées. Elles révèlent toutefois une vision des choses à l’ancienne, dépassée par le temps, et apporte la preuve qu’il n’est pas judicieux de limiter à 25 millions la population des pays désireux d’intégrer l’Union. L’avenir de l’Union européenne est fondé sur son élargissement ultérieur, et la Turquie en fait partie intégrante.

Qu’apporterait-elle à l’UE ? Une population de 71 millions d’habitants, jeune et dynamique, une économie de marché en bon état de marche et dotée d’un bon potentiel (remarquée par tous les experts), des forces militaires bien formées comme on peut le voir au sein de l’OTAN dans laquelle elles constituent la deuxième force après les Etats-Unis, une forte influence dans le monde arabe à travers l’islam. Le modèle de la Turquie a fait ses preuves et peut jouer le rôle de barrière contre le fondamentalisme et le terrorisme.

La Turquie a aussi une forte influence dans les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale par sa proximité linguistique et en partie aussi grâce à sa position sur l’islam, ce qui n’est pas une question qui laisse l’Union européenne indifférente car c’est là où se trouve une grande partie des gisements de gaz, de pétrole et de ce que l’on appelle les « terres rares ». Enfin, sa position géographique est d’une importance géostratégique et géopolitique non négligeable puisque la Turquie constitue une passerelle entre deux continents et un carrefour entre différentes civilisations et cultures.  

 

3) A propos de la future organisation des relations internationales. Va-t-on selon vous vers un monde unipolaire ou multipolaire ?

A cette question concernant le monde unipolaire ou multipolaire du XXIème siècle, on peut répondre avec une seule certitude : il ne sera en aucun cas bipolaire. Ce dernier modèle, inhérent au XXème siècle, est déjà dépassé car il fut à l’origine des antagonismes de nature militaire, politique et idéologique qui ont entrainé les pays dans plusieurs guerres mondiales.

Au début du XXème siècle, les Etats européens s’étaient regroupés en deux blocs militaires opposés, la Triple Entente et la Triple Alliance, qui ont fini par déclencher la Première guerre mondiale.

Deux blocs militaires ont aussi participé à la Seconde guerre mondiale, regroupant non seulement les pays européens mais également des pays d’autres continents. L’un d’eux était constitué par les forces de l’Axe ; l’autre, par les forces Alliées antihitlériennes. Pendant la Guerre froide, qui a duré un demi-siècle, il y avait aussi deux blocs militaires : l’OTAN et le Pacte de Varsovie. Fort heureusement, l’armement nucléaire dont ces deux blocs disposaient en quantité suffisante pour se détruire mutuellement et anéantir la planète, a empêché que la Guerre froide ne dégénère en « guerre chaude » ; une Troisième guerre mondiale potentielle qui a fait couler beaucoup d’encre à l’époque.  

Je suis persuadé qu’un modèle multipolaire a le plus de chances de s’imposer à l’avenir car, dès aujourd’hui, plusieurs acteurs d’importance se révèlent et disposent d’une présence forte sur la scène politique internationale. Il y a bien entendu les Etats-Unis, mais aussi la Chine. La Fédération de Russie, qui possède d’énormes ressources naturelles, est aussi en piste. L’Inde n’est pas en reste qui occupe le deuxième rang dans le monde par le nombre de ses habitants et peut se prévaloir d’une croissance économique considérable et d’une activité spatiale. Le plus récent acteur qui émerge est l’Union européenne avec ses 500 millions d’habitants, sa puissance économique et ses perspectives d’élargissement.

 

(Propos recueillis par François Frison-Roche)