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Jeliou Jelev,

un Homme d’Etat

François Frison-Roche[1]

            L’ancien président de la République de Bulgarie, Jeliou Jelev, est décédé à son domicile le 30 janvier 2015. Avec sa disparition, c’est une page de la transition postcommuniste en Europe qui se tourne. A l’instar des présidents Lech Walesa ou Vaclav Havel, pour ne citer que les plus connus en France, il a été de ceux qui ont participé à l’écriture de l’histoire de leur pays et de l’Europe.

Jeliou Jelev a été, dès la chute du mur de Berlin, le pivot d’une transition pacifique en Bulgarie alors que, à l’époque, tout pouvait déraper dans ce pays. Comme ses homologues polonais ou tchèque, le premier ouvrier électricien et le second écrivain, ce n’était pas un homme qui avait vocation à occuper les premières places, notamment en politique. Il était docteur en philosophie. S’il fut élu chef de l’Etat, une première fois en 1990 par l’assemblée constituante, puis au suffrage universel en 1992, il se révéla être un véritable homme d’Etat, refusant la politique de l’affrontement, prônée par les uns, ou la subordination, espérée par les autres. Même si on le sait moins, c’est un grand ami que la France vient de perdre. 

 

 

Un rôle essentiel dans la transition post-communiste

Dès la fin des années 1980, Jeliou Jelev, et quelques-uns de ses amis, vont structurer la future opposition démocratique bulgare. Attaquer de front le régime communiste, à l’époque, reste très risqué. La défense de l’environnement est un biais susceptible de critiquer le régime, de susciter l’intérêt de la population et d’esquiver, autant que faire se peut, la répression des autorités et de sa police politique omniprésente. Il est membre fondateur du « Comité pour la défense de la ville de Roussé » qui suffoque sous la pollution. Puis vient ensuite le temps de la création, en 1988, du « Club pour la glasnost et la démocratie » qui s’inspire du slogan gorbatchévien, et que le parti peut difficilement contredire même si son Secrétaire général s’y oppose. Vient enfin la création de l’Union des forces démocratiques, vaste rassemblement, un peu hétéroclite, qui tente de faire agir ensemble tous ceux qui s’opposent, des anciens socio-démocrates aux agrariens en passant par toute la palette des marxistes plus ou moins déçus jusqu’aux communistes sincères mais repentants. Il en devient immédiatement le président, chacun reconnaissant qu’il est le seul à pouvoir maintenir l’unité du mouvement face aux attaques du parti communiste.

Elu président de la République, Jelev va jouer un rôle important pendant les premières années de la transition, tant sur le plan de la politique intérieure que sur celui d’une nouvelle politique étrangère qu’il va largement contribuer à mettre en place. Dans ce dernier domaine, dans lequel le président dispose alors de certains pouvoirs, son action sera déterminante.

Ce n’est pourtant pas facile à l’époque et sa marge de manœuvre est étroite. Au gré des élections, il doit se battre contre plusieurs gouvernements pour éviter certaines  mesures de revanche stérile ou de retour en arrière. Sa mésentente avec un premier ministre de droite est notoire. Elle va lui aliéner une bonne partie de son camp qui, une fois aux commandes, confond souvent l’action et la posture. Sa lutte contre le gouvernement procommuniste qui lui succède est encore plus acharnée. Le président Jelev n’hésitera pas à prendre directement l’opinion publique à témoin, par le biais de la télévision et de son droit constitutionnel de « message au peuple », pour dénoncer les dérives totalitaires intérieures ou visant à retarder la signature du traité d’association à l’Union européenne.

Son objectif majeur est de faire adhérer la Bulgarie à l’OTAN et à l’Union européenne et donc de quitter la sphère d’influence soviétique. D’abord, il participe à la liquidation du Pacte de Varsovie et du Conseil d’aide économique mutuelle (COMECON). C’est lui qui fixe, ensuite, les nouvelles orientations, les nouveaux objectifs et les nouvelles priorités. Il impose au système étatique de nouveaux ambassadeurs. L’inertie est considérable, les anciennes élites communistes, dépossédées du pouvoir, s’y opposent farouchement et par tous les moyens, y compris le dénigrement auprès des chancelleries étrangères. Il rend visite à de nombreux chefs d’Etats étrangers pour promouvoir la dignité retrouvée d’une Bulgarie éclaboussée, sous l’ancien régime, par les scandales du « parapluie bulgare » (assassinat à Londres du dissident Gueorgui Markov) ou de la tentative d’assassinat du Pape Jean-Paul II. Il prend des décisions fortes qui marquent l’opinion comme l’expulsion du pays de l’extrémiste nationaliste russe, Vladimir Jirinovski. Il reconnait immédiatement l’indépendance de la Macédoine, empêche le Premier ministre bulgare de se joindre à une conférence organisée par la Grèce et la Serbie au sujet de ce pays qui est néanmoins très vite placé sous embargo grec. Il assistera, impuissant, à l’éclatement des guerres yougoslaves qui vont isoler la Bulgarie de l’Europe et seront un élément important de la criminalisation de la région.

           

Le paradoxe

Le parcours politique de Jeliou Jelev est atypique. « Marxiste » ? Comment ne pouvait-il pas avoir été imprégné après avoir fait des études de philosophie dans le milieu des années 50 sous un régime stalinien de stricte obédience ? Même s’il y a cru un moment - il ne le reniait pas - il a vite fait la part des choses. « Plus vite, certainement, que certains grands intellectuels en occident », disait-il, les yeux malicieux…

Exercer le pouvoir n’avait jamais été son objectif mais il eut quand même à l’exercer. Sa force sera de rester authentique et de tracer obstinément un chemin, comme un paysan têtu trace son sillon, sans dévier de son objectif. Pour lui, c’était faire entrer la Bulgarie dans la modernité démocratique après quarante-quatre ans de totalitarisme communiste.

Ses adversaires communistes, comme ses concurrents à droite, ne pouvaient pas comprendre qu’une fois devenu président, il ne jouisse pas des immenses capacités que peuvent procurer le pouvoir : s’enrichir, bénéficier de privilèges et surtout en distribuer à des affidés, accumuler les honneurs, flatter et se faire flatter, punir…  

Il est toujours resté ce qu’il était, un philosophe détaché des aspects matériels et un dissident qui se méfie des idéologies, des discours faciles, de la mode du jour. Dissident, il l’était assurément et, au grand dam de ses adversaires, un dissident de la première heure. Dès le début des années 60, il critique dans ses recherches le dogme marxiste-léniniste de la matière. Le scandale est profond dans le microcosme politico-scientifique bulgare. L’Académie des sciences condamne ses écrits, il est exclu du parti. Le régime communiste bulgare, l’un des plus durs du « bloc socialiste », ne tolérait pas l’esprit critique, surtout chez un jeune philosophe. Il en paye le prix en étant exilé par les autorités communistes dans un village de province pendant sept ans, sans ressources évidemment, car au bannissement il fallait ajouter l’humiliation. Son courage d’alors le faisait passer aux yeux de ses collègues, au mieux pour un jeune idéaliste, au pire pour un pauvre demeuré.   

C’est au cours de son exil qu’il mûrit un projet d’ouvrage qui allait assurer sa notoriété et asseoir sa crédibilité. Jelev est tenace mais il a compris la leçon. Il fait preuve de finesse en s’insinuant dans une faille du système. Il rédige un ouvrage dénonçant le fascisme, avec, pour mieux le dénoncer et par souci d’authenticité, de nombreuses citations des auteurs nazis, mussoliniens ou franquistes. Son ouvrage a toute la distante rigueur scientifique nécessaire pour passer les différents stades de la censure et il est officiellement publié. Jeliou Jelev compte sur l’intelligence des lecteurs pour savoir lire entre les lignes. Quand les autorités réalisèrent que cette étude sur le fascisme était, en creux pourrait-on dire, une critique du totalitarisme communiste, elles le firent immédiatement retirer. Plusieurs milliers d’exemplaires avaient été néanmoins vendus et le livre circula dès lors sous le manteau. En 1990, dire l’avoir eu entre les mains permettait à certains de s’inventer sans risque un passé de dissidence… 

Sous des allures un peu bourrues, voire austères, Jelev était un dissident optimiste. Et un optimiste plein d’humour. Il riait du bon tour qu’il avait joué à la censure et de la zizanie qu’il avait semée chez les hiérarques du parti qui se rejetaient entre eux la bourde pour s’exonérer. Lorsqu’il entendait un ancien communiste faire un discours de démocrate, il racontait une devinette ou une blague qui circulait sur tel ou tel au temps du communisme ; « l’humour, c’est la seule chose que je regrette de cette époque », ajoutait-il, le sourire en coin. L’humour était une arme sous l’ancien régime. Il permettait de rire et de se défouler. 

 

Un ami sincère de la France

La France a perdu un ami sincère en Bulgarie. Il aimait sa devise révolutionnaire, « Liberté, Egalité, Fraternité », si pleine de sens quand on vit dans un régime totalitaire. Il avait ressenti sa portée, et sa mise en œuvre concrète. C’est la France, en effet, par l’intermédiaire du président François Mitterrand, qui a été le premier pays à appuyer officiellement le mouvement démocratique bulgare naissant. Lors d’une visite d’Etat en Bulgarie, en janvier 1989, dix mois avant la nuit symbolique du 9 au 10 novembre à Berlin, le président français avait exigé de pouvoir rencontrer les représentants de l’opposition que notre ambassade à Sofia aurait librement choisis. Ils étaient douze et Jeliou Jelev dirigeait la délégation. Par l’intermédiaire d’un simple petit déjeuner organisé à l’ambassade, la France crédibilisait et légitimait aux yeux de l’opinion publique bulgare un mouvement qui n’était évoqué, au mieux, que comme un ramassis de « traitres », de « criminels » et de « houligans ». En Bulgarie, la France a été fidèle à sa renommée de patrie des droits de l’Homme. Jeliou Jelev était reconnaissant au président français d’avoir eu ce geste fort que d’autres pays n’ont pas eu à ce moment-là.

Sous la présidence Jelev, la France appuiera évidemment la Bulgarie lors de son adhésion au Conseil de l’Europe et de son association à l’Union européenne puis elle signera rapidement avec elle un traité d’amitié et de coopération. C’est aussi sous le mandat du président Jelev que la Bulgarie adhèrera à l’espace francophone lors du sommet de l’Ile Maurice en octobre 1993. Jelev comprenait assez bien le français, le parlait plus difficilement, mais, petite coquetterie d’intellectuel, veillait toujours à respecter la concordance des temps. Le français est largement enseigné en Bulgarie depuis longtemps et une bonne partie de l’élite de ce pays balkanique pratique notre langue. Pour le président Jelev, faire adhérer la Bulgarie au mouvement de la francophonie était un symbole d’ouverture sur l’extérieur au moment où son pays sortait de son isolement et d’une « amitié exclusive » de plus de quarante-quatre ans avec la Russie soviétique.

 Ce fut un grand privilège pour le jeune conseiller français que j’étais alors d’avoir pu travailler au côté d’un homme, sachant rester simple et modeste, et dont l’action ne visait pas la prochaine élection mais la prochaine génération.

   


[1] CERSA (CNRS-Université Paris 2) Ancien conseiller du président Jelev, détaché auprès de lui par le gouvernement français (1992-1996).