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Entretien avec Siméon II de Bulgarie*

 

 800 jours pour réussir

 

Cet entretien a été conduit
par François Frison-Roche** pour la revue

Politique internationale (N° 94, hiver 2002)

http://www.politiqueinternationale.com/revue/read2.php?id_revue=9&id=316&content=texte&search=

 

* Fils de Boris III de Bulgarie, et de Ioana, fille du roi Victor-Emmanuel III d’Italie, Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha est né à Sofia le 16 juin 1937. Par son arrière-grand-père Auguste, prince de Saxe-Cobourg-Gotha (1818-1881), marié à Clémentine d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe, il est également allié aux familles royales britannique et belge. A la disparition de son père, décédé d'une crise cardiaque le 28 août 1943, Siméon II monte sur le trône bulgare à l'âge de 6 ans. Les communistes, après avoir fait fusiller en 1945 les trois régents, dont son oncle Cyril, abolissent la monarchie par référendum le 8 septembre 1946. Le 15 septembre, il est expulsé avec sa mère et sa sœur. Exilé d'abord en Égypte, puis à Madrid à partir de 1951, Siméon II, qui a reçu un passeport bulgare dès 1991 sur décision du président Jelev, retrouve son pays natal 50 ans plus tard, en mai 1996. Après un jugement de la Cour constitutionnelle, en 1998, les biens de la famille royale bulgare lui sont restitués. Le 28 avril 2001, il fonde le « Mouvement National Siméon II » et remporte les élections législatives du 17 juin de la même année. Il est élu premier ministre par le Parlement le 24 juillet et forme un gouvernement de coalition avec le parti représentant les minorités turques et musulmanes et certains membres du parti socialiste (ex-communiste).

 

** Chargé de recherche au CNRS, Université Paris II (CERSA).

 

Pour Siméon II de Bulgarie, le compte à rebours a commencé. Sorti vainqueur des élections législatives du 17 juin 2001, il avait pris l’engagement durant sa campagne de redresser la situation du pays en 800 jours (1). Dans son bureau, une horloge — un cadeau de l'un de ses concitoyens — égrène les jours qui lui restent pour gagner son pari. Manifestement, il sait que le temps joue désormais contre lui. Ce qu'une élection a fait, une autre peut en effet le défaire. Son prédécesseur libéral, Ivan Kostov en a fait l'amère expérience.

L'élection au poste de président de la République, les 11 et 18 novembre 2001, de Guéorgui Parvanov, le jeune dirigeant du parti socialiste (ex-communiste), contre le président sortant soutenu par Siméon II, révèle la lassitude d’une opinion publique soumise à dix ans de privations. Quitte à paraître incohérente aux yeux des analystes, elle est prête à tous les revirements.

Jusqu'à présent, les observateurs étrangers s'accordent à considérer que le nouveau premier ministre a effectué un parcours « sans faute ». Fin tacticien, rassembleur, parlant « positif » comme il le dit lui-même, Siméon II dispose de quelques atouts. Reste à savoir s'ils seront suffisants pour sortir rapidement de la situation économique et sociale difficile dont il vient d'hériter. Surtout, une majorité de Bulgares continuera-t-elle à le soutenir si ses promesses de « mieux vivre » tardent à se concrétiser ?

Déjà, plusieurs sondages indiquent un fléchissement de sa cote de popularité, qui se maintient néanmoins à un niveau très élevé (66 % en octobre 2001 (2)). Selon les spécialistes, cette tendance devrait s'accentuer dans les mois qui viennent tant, en Bulgarie, la courbe des sondages a toujours suivi les variations climatiques. L'hiver, comme les précédents, sera rude pour l'immense majorité de la population et ce n'est donc qu'au printemps que l'on pourra esquisser un premier bilan de ce dirigeant européen atypique : premier ministre en 2001 d'un pays dont il fut « l'enfant roi » entre 1943 et 1946.

Les négociations entamées au lendemain des élections ont abouti à la constitution d’un gouvernement de coalition comprenant deux ministres (3) issus du parti représentant au Parlement les minorités turques et musulmanes du pays ainsi que deux représentants (4) (à titre individuel, il est vrai) du parti socialiste (ex-communiste). Ce « tour de force politique », qui marque la volonté de consensus du premier ministre, lui assure une majorité absolue d'au moins 141 sièges sur 240. Il peut également compter sur l'attitude bienveillante du groupe PS fort de ses 48 députés. A priori, Siméon II s'est donc donné les moyens parlementaires de sa politique de réforme.

Quant à l’installation de sa jeune équipe d'économistes et de juristes aux commandes de l'État, elle s’est apparemment déroulée sans heurts, même si la presse bulgare s'est empressée de souligner les lenteurs de la mise en route. Le reproche paraît excessif : le nouveau gouvernement a pris, en effet, dès le mois d'octobre, des mesures importantes en matière de réforme du système judiciaire et de lutte contre la corruption (5). Avant de lancer un programme économique crédible aux yeux des institutions financières internationales, il a pris soin de procéder à un audit approfondi des finances publiques. Selon les premières constatations, la précédente majorité aurait laissé un déficit caché de 640 millions de léva (6). Cet héritage inattendu risque de compliquer singulièrement la tâche du nouveau pouvoir.

La bonne nouvelle est venue du FMI qui, à l’issue de longues négociations, a fini par octroyer à Sofia, fin décembre 2001, un « crédit relais » de 300 millions de dollars sur deux ans. Cette mesure de soutien devrait permettre au gouvernement de Siméon II de rassurer les investisseurs étrangers sur la crédibilité de la future politique économique bulgare.

Pour la quatrième année consécutive, le rapport (7) de l'Union européenne réserve à la Bulgarie des commentaires particulièrement élogieux. Non seulement elle satisfait aux critères définis lors du Conseil européen de Copenhague en 1993, mais elle « est proche d'une économie de marché viable ». Certes, une condition est rappelée avec insistance : la Bulgarie « devrait être en mesure de faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché à l'intérieur de l'Union à moyen terme, pour autant qu'elle continue à mettre en œuvre la réforme de son économie et qu'elle poursuive ses efforts en vue de surmonter certaines difficultés persistantes. » L'aide de l'UE (8) devrait y contribuer. Mais, contrairement aux dix pays candidats, aucune date d’adhésion n’a, pour le moment, été fixée. Ce « supplice technocratique » pourrait avoir, comme l'a indiqué Hubert Védrine lors du Conseil des ministres des Affaires étrangères du 19 novembre, des « effets déstabilisateurs », nuisibles à l'idée même d'une Europe unie.

Les appréciations positives de l'UE — nul ne le conteste — représentent l'aboutissement des efforts entrepris par le gouvernement Kostov. Après quatre ans de stabilité macro-économique, la croissance s'est accélérée et a progressé au rythme de 5,8 % en 2000 — chiffre le plus élevé depuis la crise politique et économique des années 1996-1997. Le chômage a même globalement baissé ces dernières années pour avoisiner aujourd'hui les 17 %.

Mais la population bulgare n’a pas la même perception des choses. Désorientée au plan politique et socialement frustrée, elle n'a pas manqué de faire payer son désenchantement aux gouvernants précédents. L'avertissement vaut certainement pour l’équipe dirigeante actuelle.

Siméon II devra encore tabler sur la patience de l’opinion publique. Jusqu'où pourra t-il aller ? Dans ce domaine, sa marge de manœuvre est extrêmement étroite. Les récentes et diverses hausses des prix et des charges subies par les ménages bulgares ont été un nouveau choc, et il est clair que la réussite ou l'échec du gouvernement se jouera sur sa politique sociale. Les déclarations de la représentante permanente du FMI à Sofia selon laquelle « les Bulgares doivent s'attendre à des réformes structurelles dont le coût social sera très élevé » (9) ne sont pas faites, hélas, pour rassurer la population.

La principale faiblesse de Siméon II réside probablement dans la fragilité de son implantation populaire. L’élection présidentielle a montré que la base électorale de son mouvement, le MNS-II, reste fragile, voire versatile. Le premier ministre bénéficie, à l'évidence, d'un charisme certain dans toutes les couches de la population. Mais cela n’est sans doute pas suffisant pour garantir sa pérennité politique en cas de tempête sociale.

Durant son exil à Madrid, Siméon II a vécu la transition espagnole. Pour demeurer une alternative crédible et refermer en douceur la « parenthèse » communiste, il doit jouer, comme en Espagne, la carte du consensus politique et social. S’il y parvient, il aura, dès lors, de bonnes chances de relever avec succès le défi qu'il s'est lancé, à 64 ans, et réussir là où ses prédécesseurs ont échoué : mettre en œuvre les réformes promises sans décevoir ceux qui l’ont porté au pouvoir.

F. F.-R.

François Frison-Roche — Monsieur le Premier ministre, dans les années 70-80, du temps où vous viviez à Madrid, vous avez été témoin de la transition démocratique espagnole. Quels enseignements tirez-vous de cette expérience pour un pays comme la Bulgarie ?

Siméon de Saxe-Cobourg — Ce qui m’a le plus frappé c’est le consensus qui, au-delà des divergences d'opinion ou de credo politique, a réussi à se dégager sur les grandes questions liées à l’avenir de l'État. Entre les « franquistes » et la « gauche », qui n'était pas encore arrivée au pouvoir mais qui n'était pas subversive, l’ambiance était un peu crispée. Malgré cela, il y a eu consensus, grâce notamment au rôle modérateur qu’a su jouer la monarchie.

Au fond, la transition espagnole montre l’importance du dialogue. S’agissant de la Bulgarie, le fait qu'il y ait plusieurs partis politiques et que tous les acteurs aient assimilé les règles du jeu démocratique, sans chercher à bâtir une pseudo-démocratie pour rendre la transition plus facile, a certainement été un facteur positif.

F. F.-R. — Quels sont les principaux atouts et les principales contraintes de la transition en Bulgarie ?

S. S.-C. — L'atout, c'est la volonté, partagée par tous les Bulgares, de rejoindre l'Union européenne et, pour ainsi dire, d’être « atteints » par Bruxelles. Il y a là un souhait commun qui s’exprime de diverses manières, certes, mais qui existe. La difficulté, c'est que, jusqu'à présent, nous avons vécu dans un cadre bipolaire : ou bien on était « rouge » ou bien on était « bleu » (10), sans s’embarrasser de nuances. Dans une démocratie aussi frêle que la nôtre, une telle fracture entre la gauche et la droite n’est pas une bonne chose. Des démocraties établies et solides comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis peuvent s’en accommoder. La Bulgarie, elle, a besoin d’une plus grande souplesse politique. D’une certaine manière, notre mouvement a répondu à ce besoin.

F. F.-R. — Pensez-vous que la Bulgarie soit prête à surmonter la confrontation entre « ex-communistes » et « anti-communistes » qui, depuis dix ans, structure la vie politique ?

S. S.-C. — Peu à peu, tout le monde se rend compte que ce clivage est dépassé, à commencer par le peuple bulgare qui en a « ras-le-bol » de ce genre d'attitude. Les gens veulent que les choses aillent mieux. Surtout les jeunes de la « génération Internet ». Pour eux, le régime Jivkov (11) c'est de la préhistoire !

F. F.-R. — Comment expliquez-vous votre victoire aux élections législatives ?

S. S.-C. — Si j’ai réussi à gagner la confiance des Bulgares, c’est probablement à la modération de mon ton que je le dois. Pendant la campagne, j’ai soigneusement évité tout discours populiste, toute précipitation, et je me suis bien gardé d’entrer dans le jeu des partis. Il est clair que la mauvaise gestion des gouvernements précédents, dans certains secteurs, a également pesé. Les électeurs souhaitaient un changement. Et puis, je tenais un langage « positif », je ne répondais pas aux injures. Nous nous sommes efforcés, mes candidats et moi, de parler simplement de ce qui touche vraiment chaque citoyen. C’était nouveau. 

F. F.-R. — Allez-vous transformer votre mouvement en parti politique ?

S. S.-C. — Nous y sommes obligés si nous voulons, un jour, avoir notre place au sein du Parlement européen. J'aimerais, cependant, qu'il continue à s'appeler « mouvement »…

F. F.-R. — Où se situera-t-il sur l'échiquier politique bulgare ?

S. S.-C. — Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il siégera probablement sur les bancs du parti populaire européen (PPE) au Parlement de Strasbourg.

F. F.-R. — Votre décision de soutenir la réélection du président Stoyanov (12) a désagréablement surpris votre groupe parlementaire et mécontenté votre allié gouvernemental, le Mouvement des droits et des libertés (13). Comment doit-on interpréter votre soutien à l'égard d'un homme qui ne vous a pas ménagé politiquement et qui était, quoi qu'il en dise, le candidat du parti que vous avez battu en juin dernier ?

S. S.-C. — Le président Stoyanov s'était clairement proclamé candidat « indépendant ». Il pouvait donc être appuyé par n'importe qui : le parti « battu » comme vous dites, notre mouvement ou un autre. Je n'ai pas, naturellement, à m'exprimer sur ses mérites, mais à l'étranger il était apprécié à tous points de vue. En lui apportant mon soutien, j'ai voulu donner un signal de continuité. Un signe de « fair-play » politique aussi. Ce n'est pas parce que nous venions de remporter les élections législatives que nous devions tout contrôler.

Quant au Mouvement des droits et des libertés, c’est un fait qu’il est notre partenaire au sein de la coalition gouvernementale et — j'ajoute — un excellent partenaire que je suis très fier d'avoir avec moi. Mais, s’agissant de l’élection présidentielle, chacun se détermine comme il l’entend. En définitive, les électeurs ont préféré Guéorgui Parvanov. Le peuple est bien évidemment souverain. Tout cela ne me paraît ni dramatique ni particulièrement significatif.

F. F.-R. — Les élections locales de 2003 constituent-elles une échéance politique pour vous ?

S. S.-C. — Oui, parce que comme pour tous les partis politiques, ce scrutin aura valeur de test. Mais nous avons pour l'instant bien d'autres questions plus urgentes à traiter.

F. F.-R. — Quels sont les priorités que vous vous êtes fixé dans les mois et les années qui viennent ?

S. S.-C. — Ma première priorité est le redressement de la situation économique. Si l’on parvient à régler tous les problèmes dont on a hérité, à surmonter la crise actuelle et à satisfaire aux exigences du Fonds monétaire international, on pourra dire que l’essentiel aura été atteint.

F. F.-R. — Contrairement à vos prédécesseurs, vous semblez accorder une grande importance aux minorités, qu’elles soient turques ou roms. Votre gouvernement comprend d’ailleurs deux ministres d’origine turque. Quels sont vos objectifs en la matière ?

S. S.-C. — C'est d'abord une question de civisme et de sensibilité sociale. Je crois qu'une société multiculturelle, pluriethnique et multiconfessionnelle comme la nôtre est une société qui s'enrichit automatiquement. Je suis d’autant plus heureux de la présence de ministres musulmans dans mon équipe que la période ne se prête guère à ce genre d’expérience. A un moment où l'islam est tellement « diabolisé » — à tort, naturellement —, la Bulgarie est un exemple à méditer.

Quant aux Roms, qui sont si nombreux et si démunis, c’est pour moi un défi personnel. Leur culture me fascine et je tiens à améliorer leur sort. L’intégration sociale n’est peut-être pas la solution qu’ils attendent, car ils veulent préserver leurs spécificités. Mais il faut arriver à les motiver et leur proposer des emplois pour réduire le chômage. J'ai rencontré l'autre jour un dirigeant rom dont le discours m'a ému : « Vous savez, m’a-t-il dit, ce n'est pas que nos enfants n'aiment pas l’école ou qu’ils la fuient. Le problème, c’est que nous avons beaucoup d'enfants. » Il me regarde et ajoute : « Comme vous » — parce que moi j'en ai cinq ! « Mais avec les moyens que nous avons, nous ne pouvons pas les habiller tous. Alors, si on les envoie à l'école mal chaussés ou mal habillés, les autres gosses se moquent d'eux et leur tapent dessus. » C'est quand même terrible, n'est-ce pas ? Je suis très sensible à ce genre d'argument. J’ai un très bon contact avec un grand nombre de chefs ou de « barons » roms, comme nous les appelons en bulgare, et j'espère qu’ils me comprennent. Évidemment, en période de crise, une minorité aussi différente devient vite un bouc émissaire.

F. F.-R. — Comptez-vous demander à l'Union européenne de s'impliquer davantage sur ce dossier, ne serait-ce que pour éviter d'éventuels flux migratoires (14) ?

S. S.-C. — Moi-même étant un émigrant et un exilé de très longue date, je sais bien que ce n'est pas facile ! En fait, pour réduire les risques d’émigration, il faut créer le plus d'emplois possible dans le pays même. Mais on ne peut pas non plus faire une politique sociale disproportionnée en faveur d'un groupe ethnique particulier. Ce serait à la fois artificiel et attentatoire à la dignité de ces personnes.

F. F.-R. — On sait que la culture du tabac est, par tradition, aux mains de la population musulmane et qu’elle constitue l’une de ses principales ressources. La privatisation de l’industrie du tabac est-elle un enjeu politique et économique ?

S. S.-C. — Le sujet est d’autant plus délicat que la culture du tabac est une production nationale très importante qui emploie un grand nombre de gens, directement ou indirectement. Nous avons un ministre de l'Agriculture absolument « du tonnerre » qui est membre du MDL et avec lequel j’en parle souvent. Pour lui aussi, ce sujet est très sensible.

F. F.-R. — Au cours de votre campagne, vous avez souvent évoqué la lutte contre la corruption. Quelles sont les mesures que votre gouvernement a pu déjà prendre, ou va prendre à brève échéance, pour tenter d'éradiquer ce fléau ?

S. S.-C. — Nous y travaillons. Pour l'instant, nos efforts restent discrets en raison des lenteurs du système judiciaire et parce qu'il faut prendre le temps de préparer correctement les dossiers. Notre objectif n’est pas de lancer une chasse aux sorcières. Mais il ne faut pas non plus se contenter de quelques mesures pour l'exemple. Chaque citoyen doit répondre de ses actes comme dans tout État de droit. Bien sûr, les gens sont impatients. Ils auraient voulu que des têtes tombent. Mais les procédés trop expéditifs ne sont ni démocratiques ni conformes à l’esprit européen. Chaque chose viendra en son temps. Au sein de l’administration des douanes et du ministère de l'Intérieur, nous avons déjà pris un certain nombre de dispositions avec le Procureur général. Attendez-vous, très prochainement, à des mesures plus « voyantes » !

F. F.-R. — Sur le plan économique, en quoi votre politique diffère-t-elle de celle des gouvernements libéraux ?

S. S.-C. — C'est ce que je disais à Ivan Kostov avant la campagne : nous avons tellement de similitudes que nous devrions travailler ensemble ! Plus sérieusement, nous nous démarquerons de nos prédécesseurs dans plusieurs domaines : nous accentuerons la transparence de notre action, nous apporterons un meilleur « savoir-faire » international, une orientation un peu plus pratique et une plus grande expérience du monde extérieur. Évidemment, pour nous, la Bulgarie est le centre de l’univers ; mais il faut bien admettre que ce n'est pas le cas !

F. F.-R. — Quelles sont les grandes lignes de votre programme économique ? Que souhaitez-vous faire exactement ?

S. S.-C. — Je l'ai dit dès mon discours du 6 avril 2001 : combattre la pauvreté, le chômage et la corruption ; améliorer le niveau de vie de nos concitoyens ; rendre l'administration plus transparente et réformer notre système judiciaire.

F. F.-R. — Dès votre arrivée au pouvoir, certaines de vos propositions se sont heurtées aux réticences du FMI, qu’il s’agisse des exonérations fiscales en faveur des entreprises ou de la hausse des salaires et des retraites du secteur public. Comment concilier vos promesses de « mieux vivre » à l'égard de la population et les exigences financières des institutions internationales ?

S. S.-C. — C'est l'un des problèmes les plus ardus que je dois résoudre et qui m'ôte le peu de sommeil que je m'octroie. Je crois néanmoins que nous sommes sur la bonne voie. Si l’on sait gérer un budget, même s'il est restreint, si l’on connaît bien ses priorités, ma foi, on s’en sort toujours. La Bulgarie n’est pas le seul pays qui soit confronté à ces difficultés. Finalement, le FMI nous a dit qu'il allait signer avec nous et c'est un grand soulagement (15).

F. F.-R. — En matière de politique étrangère, quels sont les éventuels infléchissements que vous souhaiteriez apporter au cours de votre mandat ?

S. S.-C. — Nous poursuivrons la politique étrangère du précédent gouvernement, à quelques nuances près et moyennant certaines modifications nécessaires. Regarder vers l'Occident, vers Bruxelles, vers Washington, n'exclut pas de regarder ailleurs, vers l'Extrême-Orient, l'Ukraine, la Russie, ou le Moyen-Orient où j'ai énormément d'amis et de contacts. J’espère que nous obtiendrons des investissements de leur part. Qui dit investissements dit emplois, et c’est ce dont nous avons besoin.

F. F.-R. — Estimez-vous souhaitable d'accélérer le processus d'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne (16) ?

S. S.-C. — Accélérer, ce serait forcer les choses. Ce que je veux — et on le fera — c'est ne pas brûler les étapes, faire ce que l'on attend de nous et être prêts pour les échéances fixées. Là encore, il faut être rationnel et surtout réaliste.

F. F.-R. — Quel rôle la Bulgarie doit-elle jouer dans les Balkans ?

S. S.-C. — Il serait prétentieux de prétendre jouer un grand rôle. Qui sommes-nous pour donner des leçons ? Mais en étant stables nous-mêmes, nous contribuons à la stabilité de l’ensemble. Pour l'instant, je crois que nous envoyons de bons signaux dans ce sens.

F. F.-R. — Quelle est la position de votre gouvernement vis-à-vis de la Macédoine ?

S. S.-C. — Nous ressentons de la consternation comme on peut en ressentir envers tout pays voisin en butte à des déchirements internes. Il faut être à l'écoute de tout ce qui pourrait garantir l'intégrité territoriale de la Macédoine. Mais, là encore, il serait prétentieux de vouloir jouer un rôle qui sortirait du cadre de la stricte politique de bon voisinage.

F. F-R. — L'accord du 13 août est-il, selon vous, de nature à ramener la paix ?

S. S.-C. — C'est à espérer et nous l'appuyons fermement. Cet accord cadre doit être respecté, entre autre pour que l'intégrité territoriale de notre voisine soit maintenue.

F. F.-R. — Comment voyez-vous l’évolution des relations entre la Bulgarie et la Russie (17) ?

S. S.-C. — Je suis un pragmatique. Au Parlement, dans une réponse à un député socialiste sur notre politique à l'égard de la Russie, j’indiquais que la Russie est un pays énorme qui a et qui aura des problèmes, mais qui continuera à être là tant que cette Terre tournera. Nous nous ressemblons sur pas mal de points : la langue, la religion… Nous avons donc de bonnes raisons de développer nos échanges commerciaux, touristiques, économiques avec Moscou, sans dramatiser et sans vouloir faire de ce rapprochement un instrument politique. 

F. F.-R. — Une rencontre avec Vladimir Poutine est-elle à l’ordre du jour ?

S. S.-C. — C'est dans la logique des choses. Je rencontrerai le président Poutine comme je rencontre les autres dirigeants des grands pays. Sur un plan plus personnel, je ne vous cacherai pas que j'aimerais visiter Moscou ; je ne connais que Saint-Pétersbourg. J'aimerais, en particulier, exprimer ma dévotion au Patriarche de l'Église orthodoxe russe.

F. F.-R. — Qu'attendez-vous d'un pays comme la France (18) ?

S. S.-C. — C'est un grand pays communautaire, un moteur de l'Europe. Moi-même je suis un produit du lycée français, francophone et bien évidemment francophile. J'ai travaillé pour des entreprises françaises (19). Quant à la Bulgarie, elle fait désormais partie de la francophonie (20) grâce au président Jelev. Toutes les conditions sont donc réunies pour que je fasse le maximum en direction de la France. En retour, je m'attends aussi à recevoir de sa part un appui maximum.

F. F.-R. — En matière de sécurité, vous avez clairement indiqué que vous alliez poursuivre la politique d'adhésion à l'Otan amorcée par vos prédécesseurs (21). D’ici combien de temps la réforme des armées bulgares sera-t-elle suffisamment avancée pour permettre d'envisager cet objectif avec réalisme ?

S. S.-C. — Des délais nous ont été fixés et nous allons faire l'impossible pour les tenir. Les critères sont les mêmes pour tout le monde. On les accepte ou on ne les accepte pas. Il n'y a pas trente-six possibilités même si cela doit être pénible et douloureux. Comme me le disait Lord Robertson : « Je préfère vous avertir aujourd'hui plutôt que de vous refuser demain d'entrer dans l'Otan. » C'est une remarque plus que raisonnable.

F. F.-R. — Votre profil est assez atypique : vous êtes à la fois premier ministre, puisque vous venez de remporter les élections, et roi car, juridiquement, vous n'avez jamais abdiqué. Ne craignez-vous pas que cette ambiguïté politique finisse par vous desservir auprès de vos interlocuteurs, notamment européens ?

S. S.-C. — Je démontre tous les jours que je suis un premier ministre issu d'une élection de la République. Je porte cette casquette et j'en suis fier. Que je ne sois pas très conventionnel, tout au moins en pensée, et que mon parcours soit sans précédent, c’est indéniable. Mais, tous comptes faits, cette situation présente plutôt des avantages que je mets au service du pays.

F. F.-R. — Une dernière question, Monsieur le Premier ministre, que l'on pourrait peut-être qualifier de « politiquement incorrecte »…

S. S.-C. — C'est seulement la réponse qui peut l'être !

F. F.-R. — Il y a tout juste dix ans, dans une interview réalisée à Madrid pour Politique Internationale, vous disiez : « Je suis Bulgare, je suis né en Bulgarie, j'en ai été le souverain jusqu'à l'âge de 9 ans et j'aspire à le redevenir. » Votre démarche actuelle s'inscrit-elle dans cette logique ?

S. S.-C. — Non, mais ne voyez nulle contradiction dans mes propos. Cette phrase a été prononcée dans un tout autre contexte, celui dans lequel j'avais été élevé et pour lequel j'avais été préparé, alors que le pays n'était pas encore démocratique. Aujourd’hui, mes électeurs ont voulu que j'assume le rôle très difficile, ingrat même, que j'ai actuellement : je m'y soumets avec une totale honnêteté, une totale franchise et une immense bonne volonté.

 

(1) En matière de management, ce délai est généralement considéré comme étant suffisant pour redresser une entreprise.

(2) Voir le site web : aresearch.org.

(3) Au ministère de l'Agriculture et des Forêts et à un poste de ministre sans portefeuille.

(4) Respectivement aux postes de vice-premier ministre, ministre du Développement régional et des Travaux publics et de ministre de l'Administration publique.

(5) Le 1er octobre 2001, le nouveau gouvernement a adopté une stratégie de réforme du système judiciaire visant à mettre en place des structures conformes aux normes européennes. A la même date, il a également lancé un vaste programme de lutte anti-corruption en quatre points : création d'un environnement institutionnel et juridique de nature à réduire la corruption, réforme anti-corruption dans le monde judiciaire, réduction de la corruption dans l'économie et coopération anti-corruption entre les institutions gouvernementales. Des mesures spécifiques sont prévues dans l'administration des douanes, ainsi qu’en matière de contrôle des finances publiques et des pouvoirs locaux.

(6) Après une grave crise politique et financière en 1996, la Bulgarie s’est dotée, en 1997, d’une « caisse d'émission », sur la recommandation des institutions financières internationales. La monnaie bulgare, d'abord liée au deutschemark, est désormais rattaché à l'euro. 1 ¤  = 1,955 Lev ; 1 FF = 0,298 Lev.

(7)Accessible en français sur http://www.europa.eu.int/comm/enlargement/report2001/bg_fr.pdf.

(8) Après avoir versé un milliard d'euros entre 1990 et 1999 pour le redressement de la Bulgarie, l'Union européenne a fixé sa contribution pour les années 2000-2002 à environ 250 millions d’euros sans compter une aide supplémentaire de 200 millions d'euros pour la période 2000-2007 affectée au démantèlement des réacteurs de la centrale nucléaire de Kozloduy ainsi qu’à d'autres mesures connexes dans le secteur de l'énergie, gérées principalement par la BERD.

(9) Journal Douma, cité dans la revue de presse quotidienne de l'ambassade de France (19 novembre 2001) (www.ambafrance-bg.org).

(10) Depuis l'avènement du pluralisme politique en Bulgarie en 1989-1990, les principaux partis politiques ont adopté une couleur emblématique que l'on retrouve jusque sur les bulletins de vote : le rouge pour les socialistes (ex-communistes) et le bleu pour les Forces démocratiques unies, c'est-à-dire les anti-communistes.

(11) Nom du dirigeant communiste bulgare au pouvoir de 1954 jusqu’à son éviction, le 9 novembre 1989.

(12) Élu une première fois en remplacement du président Jeliu Jelev, à l'automne 1996, sous l'étiquette des Forces démocratiques unies au second tour du scrutin avec 59,73 % des suffrages exprimés (2 502 517 voix). Les élections présidentielles bulgares se sont déroulées les 11 et 18 novembre 2001. Le candidat du parti socialiste (ex-communiste), Guéorgui Parvanov, 44 ans, historien de formation, a été élu au second tour du scrutin avec 54,13 % des suffrages exprimés (2 043 443 Voix).

(13) Le MDL est présent sur la scène politique bulgare depuis la fin du régime communiste et siège au Parlement depuis les premières élections libres de juin 1990. Il représente principalement les minorités d'origine turque et musulmane de Bulgarie. Aux élections législatives de juin 2001, il a obtenu 7,45 % des voix, soit 21 sièges. Le MDL a soutenu au premier tour de l’élection présidentielle Mme Indjova, ancienne premier ministre d'un gouvernement intérimaire (octobre 1994-janvier 1995), et M. Parvanov, candidat du PSB, au second tour.

(14) Le gouvernement a approuvé en novembre un plan d'action par lequel la Bulgarie s'engage à remplir avant 2004 les critères des accords de Schengen.

(15) La Bulgarie a rejoint le FMI le 25 septembre 1990 et a bénéficié depuis cette date de nombreux crédits. La dernière mission s’est rendue à Sofia en décembre 2001 pour examiner le programme économique du gouvernement. Le nouvel accord de crédit relais avec le FMI a été conclu fin décembre. Cet accord, qui porte sur deux ans, permettra à la Bulgarie de recevoir entre 300 millions de dollars.

(16) Le 8 mars 1993, l'accord d'association de la Bulgarie à la Communauté économique européenne était signé à Bruxelles (cet accord entra en vigueur en février 1995). Un accord intérimaire d'association entra en vigueur le 31 décembre 1993. Le 16 décembre 1995, au Conseil européen de Madrid, la Bulgarie présenta officiellement sa candidature à l'Union. Le 10 décembre 1999, au Conseil européen d'Helsinki, l'Union européenne invita officiellement la Bulgarie à entamer des négociations en vue de son adhésion. Ce n'est que le 15 février 2000 qu'eut lieu l'ouverture officielle, à Bruxelles, des négociations d'adhésion de la Bulgarie à l'Union. Au 31 octobre 2001, 21 chapitres étaient ouverts et 11 refermés (libre circulation des capitaux, droit des sociétés, pêche, statistiques, petites et moyennes entreprises, science et recherche, éducation et formation, culture et audiovisuel, protection des consommateurs et de la santé, relations extérieures et politiques étrangère et de sécurité commune).

(17) En 2000, la Russie est restée le premier fournisseur de la Bulgarie avec 24 % du total de ses importations (essentiellement du gaz et du pétrole) (Allemagne : 13,8 % ; France : 4,8 %). Les principaux investisseurs en Bulgarie étaient, en 2000, l'Allemagne avec 498,2 millions de dollars, suivie de la Belgique (412,9 millions de dollars) et de l'Italie (374,1 millions de dollars). La France se place au 12e rang avec 117 millions de dollars.

(18) La France et la Bulgarie ont célébré, en 1998, le 120e anniversaire de leurs relations diplomatiques. Les relations franco-bulgares actuelles sont régies par un Traité d'entente et d'amitié, signé le 18 février 1992 lors d'une visite à Paris du président Jelev.

(19) L'adhésion à part entière de la Bulgarie au mouvement des pays francophones a eu lieu lors du sommet de l'Île Maurice, le 18 novembre 1993.

(20) D’après les informations fournies par le secrétariat privé de Siméon de Saxe-Cobourg, celui-ci a été président de la filiale espagnole de Thomson Consumer Electronics, CEDOSA, de 1976 à 1989.

(21) La Bulgarie a signé le Partenariat pour la paix. Elle a présenté officiellement sa demande d’adhésion à l'Otan le 17 février 1997, mais sa candidature n'a pas été retenue pour faire partie de la première vague d'adhésion. Lors de la guerre en Yougoslavie, elle a ouvert son espace aérien à l'Otan pour ses opérations et a permis le passage sur son territoire de troupes de la KFOR après un vote de l'Assemblée en mai 1999.